La Web Agency webisode 2

Dans le précédent webisode, nous avions découvert Bernard-Marie de la Brulardière (le petit homme) aux prises avec l’équipe d’une agence de création de sites webs. Mal à l’aise avec une telle assemblée, Delabrulardière se remémore ses déboires de la journée.

Toute la journée n’avait été qu’une suite d’évènements néfastes pour Bernard-Marie Delabrulardière (ainsi était nommé le petit homme, voir webisode 1) à commencer par l’inénarrable et ô combien déprimante gigue érotique que dansait au lever son épouse dans l’objectif vain de réveiller sa fougue endormie de vieux bouc quinquagénaire. L’Amour s’était depuis longtemps envolé de leur couple et n’était plus qu’un lointain souvenir terni par les ans reposant comme une vieille croûte jaunie échouée dans les tréfonds d’un dépôt-vente à l’abandon. Il haïssait sa femme. Il la haïssait pour ce qu’elle était devenue, une vieille grue ravalée et informe. Trois grossesses avaient définitivement enlaidi son corps lui ôtant toute capacité d’attraction ou d’éveil du moindre désir et, à la veille du départ d’Alexandre, le petit dernier, en voyage d’études, il ne semblait ne plus rien lui rester d’autre à faire que d’errer silencieusement dans les couloirs de leur grand appartement niché aux abords du XVIème arrondissement de Paris. Les bribes restantes de son existence se résumaient désormais à être aux petits soins pour Bernard-Marie dont la présence au domicile conjugal consistait alternativement 1) à pousser des borborygmes impénétrables et 2) à se saouler la gueule au Nockando 15 ans d’âge devant l’écran à plasma mural que les enfants leurs avaient offert Noël dernier en regardant des feuilletons français aussi insipides et ennuyeux qu’un paysage de Vendée.

« Euh, je… » Un grommellement indistinct voulut sortir de sa bouche, mais resta définitivement bloqué au niveau de la glotte.

Comme si ça ne suffisait pas, il avait reçu un appel dans la matinée de son aîné, Gregory, qui le suppliait de venir déjeuner avec lui pour lui narrer par le menu les exploits du weekend de son club favori, le PSG, et commenter le dernier classement du championnat de Ligue 1. Malgré tous les efforts auxquels ils s’étaient contraint et malgré les sommes considérables dépensées dans des cours privés de rattrapage et des meilleures institutions de la capitale, Bernard-Marie et sa femme n’avaient jamais réussi à extraire plus de leurs fils qu’un lamentable BEP de comptabilité, obtenu à 25 ans, que ce dernier, dans un élan tardif de révolte contre-parentale, s’était empressé d’enterrer en consacrant sa carrière à la fréquentation frénétique des champs de courses, des stades en tout genre, des salles omnisports et autres cafés bar-tabac-PMU afin de cultiver un art non, dénué de talents, de la pratique assidu des jeux d’argent et essentiellement du pari sportif dans lequel il excellait. Père lui même de trois enfants, Gregory devait aussi beaucoup sa survie à la femme de sa vie, polytechnicienne, que les emplois divers au service de l’Etat en de multiples administrations nourrissaient généreusement ainsi que sa progéniture et son impénitent de mari tout en leur laissant des surplus non négligeables qui leur permettaient de se pavaner pendant les grandes vacances à la Baule et de laisser deux fois par an le foyer familial pour les pentes enneigées de Courchevel ou de La Plagne. Contrairement à son père, Gregory n’avait pas à regretter son mariage avec Clothilde, sa femme, dont il cultivait l’amour avec la méticulosité d’un jardinier japonais, bien conscient qu’il était, de son intérêt à préserver son couple de toute dissension ou tension infime. Avec une habileté étonnante, et malgré un emploi du temps assujetti aux courses hippiques et aux matchs de championnat sans compter la fréquentation des établissements de boisson, il savait entretenir une harmonie parfaite au sein de sa famille qui se rapprochait, pour peu qu’il existe, de ce que les communs de ses contemporains auraient appelé le bonheur.

De grosses gouttes salines naissaient et dégoulinaient du front haut et clair de Bernard-Marie de la Brulardière. Son malaise grandissant, il se sentait bouillir comme une écrevisse dans une cocotte. Dans le siège design que le patron de la Web Agency lui avait glissé adroitement sous le postérieur une heure auparavant tandis que toute sa troupe le rejoignait bruyamment et qu’il intimait à son assistante d’aller chercher la boîte de pastilles colorées de Nespresso (What else ?), il sentait la sueur lui coller les fesses. Les mots se bousculaient dans sa tête sans qu’il puisse en articuler un seul. Un phénomène étrange, auquel il ne pouvait trouver aucune explication, l’enserrait à la manière d’un condor ayant décidé de l’envoler au dessus des cimes pointues des Andes puis de le lâcher. Il les regardait tous, un à un. Ces drôles de gens des agences. Il en avait souvent entendu parler, mais son métier ne lui donnait pas tellement l’occasion de les côtoyer. Seuls les ragots de ses confrères patrons lui avait laissé suggérer la bizarrerie des « créatifs » et leurs lubies étonnantes, comme fumer de la marijuana au bureau, par exemple. Transgresser la loi de cette sorte lui semblait le comble de l’incivilité et il aurait sans remords voté la peine de mort pour tous les fumeurs de joints si on le lui avait demandé, mais l’époque étant ce qu’elle était, il y avait peu de chances pour que ce genre de Loi ne soit, ne serait-ce qu’évoquée dans les sphères privées des rangs de l’Assemblée Nationale. L’heure était à la tolérance, aux tags sur les murs, aux pieds sur les banquettes des transports en communs et à tout ce que la jeunesse semblait brandir comme droit à la liberté d’expression mais qui bafouait de toute évidence des siècles de bonne éducation dument forgée par les âges.

« Vous ne vous sentez pas bien, monsieur Delabrulardière ? »

Delabrulardière va-t-il enfin reprendre ses esprits ? Vous le saurez dans le prochain webisode.

6 commentaires

  1. Excellent,

    Ce petit intermède sur la vie d’un des personnages est un vrai bonheur (pour le lecteur tout du moins)

    Le tension est à son comble, je parierai sur une crise de convulsions et un vomi sur la chemise à jabots du responsable de la web agency. En tout cas, avec la vie qu’il se paie, on ne pourrait pas lui en vouloir.

    Vivement la suite …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Merci de saisir ces caractères dans le champ
ci-dessous afin de valider votre commentaire.

Capitaine

Article de : Capitaine

Olivier Sauvage est le fondateur de Capitaine-commerce.com et de Wexperience, agence spécialisée en expérience utilisateur digitale.