La Web Agency : webisode 3

Et voilà, avec un semaine de retard, le troisième webisode de la Web Agency. Aujourd’hui, découvrez ce qui met tant mal à l’aise notre héros patronal, Bernard-Marie De Labrulardière, et apprenez-en un peu plus sur ses origines. Bonne lecture !

Un petit conseil avant de lire, imprimez le webisode sur du papier. C’est quand même plus facile à lire.

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La voix suave du directeur d’agence lui parvenait à peine, comme étouffée par un tampon d’étoupe dont on lui aurait farci les esgourdes. Son visage hideux (ainsi que le voyait Bernard-Marie) ondulait comme le reflet d’une tête de carpe sur un miroir déformant. La pièce entière, parsemée des membres de la Web Agency, semblait prise dans une tourmente lymphatique ondulatoire dans laquelle seule sa raison et une force de volonté peu commune empêchaient Bernard-Marie de basculer.
« Vous voulez un verre d’eau, articula la carpe ? Vous êtes tout blanc. »
Bernard-Marie lui lança un regard qu’il voulait foudroyant et, tout en cherchant sa réponse, essayait de rassembler ses forces et de reconstruire un semblant de réalité dans ce qui avait tourné au cauchemar vivant. Tout ces gens radieux, là, devant lui, avaient vraisemblablement surgi d’un autre monde, d’une autre planète, d’une dimension parallèle aurait dit son fils. La preuve en était ce sabir incompréhensible qu’ils utilisaient pour communiquer. Des mots inconnus comme « touiter », « beuze » émaillaient sans fin leurs phrases comme des onomatopées extraterrestres. Il n’y comprenait rien. Que pouvaient bien signifier cette phrase « Surfer sur les trends du ouaibe deux point zéro afin de générer du beuze sur les réseaux sociaux » ? Ça n’avait aucun sens et Bernard-Marie ressentait à leur entente comme un sorte d’étrange malaise libidineux. « Ces êtres sont des manipulateurs, pensa-t-il, qui profitent de la bienveillance des honnêtes gens comme moi pour les endormir et les soumettre à leur volonté. Mais je ne me laisserai pas faire. Ah ça, non ! ajouta-t-il en son for inconscient. »
« Je… c’est possible… je n’ai pas encore mangé », fut les seuls mots qu’il put aligner en réponse à l’interrogation du directeur d’agence.
A peine ces paroles prononcées qu’un immense sourire illumina soudain le visage de la carpe et de ses collaborateurs.
« Mais si ce n’était que ça, Mr De Labrulardière, il fallait le dire ! Nous allons immédiatement commander des plateaux repas. Delphine ! » Le DG se tourna vers l’assistante qui se leva soudain et disparut avant qu’il n’eut pu lui dire un mot, comme si elle avait lu dans ses pensées, tandis que dans le même moment jaillit un intense beuglement paresseux  de la gueule béante du DA qui s’étirait de tout ses membres en se démontant comme un vieux Big Jim désarticulé et, qu’aussitôt les mots de Bernard-Marie prononcés, s’étendit sur l’assemblée une bouffée ardente de détente et d’apaisement. Le responsable technique se plongea un index dans le nez pour en extraire des boulettes poisseuses qu’il considérait avec un oeil avisé, tandis que le graphiste reprit avec détermination un crayonnage intense sur un bloc-notes ravagé et aussi usagé qu’une vieux jean délavé. Une fenêtre s’ouvrit laissant rentrer une goulée volumineuse de pollution, presque rafraichissante au regard de la température presque méphitique qui s’était installé auparavant dans le bureau, et le rythme bringueballant de la rue vint recouvrir le silence oppressant qui y avait régné des bruissements stridents de la circulation et de la rumeur à la fois rauque et langoureuse de la ville au dehors.
« Voyez-vous, ce que nous vous proposons, ici, à la Web Agency, reprit le DG, ce n’est pas de vous construire un site ordinaire, à la trois colonnes, sur un CMS Open Source hasbeen à la PHPNuke, non. Ici, à la Web Agency, nous surfons déjà sur le « mainstream » du web sémantique. Le Ouaibe Deux Point Zéro, c’est pour les ringards ! Nous, nous voyons en grand, nous voyons l’avenir. Pensez rich media, agent conversationnel, graphe social, pensez Twitter, web en temps réel. Offrez le meilleur à vos clients, Mr De Labrulardière ! Offrez leur le futur ! C’est ce que nous vous proposons, nous, ici, à la Web Agency. Parce que nous sommes la web agency du futur ! Nous lisons directement dans les arcanes de la Silicon Valley et nous vous l’offrons, là, sur un plateau, telle une corne d’abondance de technologies. »
Le DG s’emballait, ressentait, à dérouler les mots ainsi dans sa bouche, une excitation grandissante, un enthousiasme juvénile de geek saturé de nouvelles technos. Il transpirait de joie et brulait d’un feu communicatif qui pourtant se heurtait encore à la barrière glaciale de Bernard-Marie De Labrulardière, son infortunée victime. Depuis deux heures qu’il l’avait bassiné à coups de concepts fumeux et exotiques, l’homme d’affaire en était complètement retourné, abattu, vidé.
« Nous saurons retranscrire l’image de votre marque comme personne d’autre. Les gens s’arracheront les chaussettes Delabrulardière sur le web autant que dans les magasins. »
La Maison Delabrulardière. Plus de deux cent ans d’existence ! Une des dernières fabriques de chaussettes en France. Bernard-Marie avait su déjouer les pièges de la crise du textile comme personne. Certes, les sacrifices au niveau du personnel avaient été… comment dire… désagréables, mais le jeu en avait valu la chandelle. Les chaussettes De la Brulardière étaient LA marque de chaussettes en France et dans le monde. Si vous ne vouliez pas passer pour un plouc, vous deviez en porter. Le Président de la République en portait, le Premier Ministre britannique en portait, la chancelière allemande aussi. Madonna en portait, les rappeurs de la Côte Ouest en portaient (Prononcez Deuh Lah Broullardèèère). Les plus puissants et les plus riches hommes de la planète glissaient le matin leurs précieux pieds dans des De Labrulardière. Seuls les pauvres n’en portaient pas. C’était un peu son motto. « Porter des De Labrulardière, c’est être riche. » Les jeunes des cités en portaient (des fausses). Les cadres sups. Les cadres moyens. Les traders anglais en portaient. Le monde entier en portait. C’était un peu comme avoir des Rolex aux pieds, mais ça restait simplement des chaussettes, filées et fabriquées dans ses ateliers du Nord, à Tourcoing, une ville sinistrée par le chômage où son usine, tel un yacht rutilant de milliardaire russe, apparaissait un peu comme un îlot insolent de richesse au milieu de la brique des friches et des petites maisons serrées les unes contre les autres et alignées le long des rues à la manière si typique des villes flamandes.
De Labrulardière avait été le dernier descendant d’une longue race d’entrepreneurs dont les racines remontaient aux prémisses du XIXème siècle. De génération en génération, à l’instar d’autres grandes familles du Nord, les De Labrulardière avaient su faire prospérer et croître une activité qui les avait rendu riches, immensément riches, même si ça n’avait pas toujours été facile de faire fructifier ce patrimoine : les guerres, les invasions, les révoltes ouvrières, les grèves, les pouvoirs publics, nombreux avaient été les obstacles à leur réussite. Mais, bon an mal an, les capitaines avaient su tenir la barre et laissé leur dernier rejeton à la tête d’un véritable empire, fait de chaussettes, certes, mais un empire tout de même…
Et maintenant, dans ce bureau blanc, aux murs nacrés de stickers branchés et au mobilier design inconfortable, il allait devoir remettre entre les mains d’une bande de gugusses, venus de nulle part, une partie du destin des Fabriques De Labrulardière, Filatures & Laines depuis 1806 ?? Çà ! Pas question ! Il trouverait bien quelqu’un d’autre. Des gens plus sérieux. Avec des costume-cravates, si possible ! Et parlant un langage qu’il comprendrait, lui ! Pas ce petit-nègre techno-branchouille du Vème arrondissement parisien ! Il n’y comprenait rien et était certain qu’il ne signifiait rien non plus, mais était destiné uniquement à impressionner les crédules et les faibles pour pouvoir leur faire apposer leur signature au bas de contrats nébuleux. Mais, il n’était pas faible, lui, non ! Et pas incrédule, non plus ! Il en avait vu d’autres et affronté d’autres, lui ! Comme les syndicats, tiens ! Les pires, ceux là ! Qui essayaient toujours de vous faire bouffer votre chemise en brandissant des cris d’alarme humaniste nappés d’indignation et de revendications pseudo-sociales ! « Mon oeil, oui, pensait De Labrulardière, certains ne pensent qu’à se protéger eux mêmes et garder leur place ! Aucun intérêt dans la communauté, pas plus que lui, en tout cas ! Tous des profiteurs et des saligauds ! » De LaBrulardière en fulminait encore.

C’est à cet instant que les sandwiches entrèrent.

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Capitaine

Article de : Capitaine

Olivier Sauvage est le fondateur de Capitaine-commerce.com et de Wexperience, agence spécialisée en expérience utilisateur digitale.