La presse quotidienne française souffre d’une érosion perpétuelle de son lectorat depuis plusieurs années. Comment et pourquoi Nicolas Sarkozy pourrait-il aider ce secteur à s’adapter à une révolution dont il est une des premières victimes ?
Nicolas Sarkozy accuse la presse gratuite online
Dans une interview vidéo accordé mardi dernier à notre confrère de la radio RTL (c’est pas un confrère, mais j’aime bien écrire ça, ça fait pro), Nicolas Sarkozy, notre Président bien aimé, celui qui a déjà sauvé des infirmières bulgares et qui, un jour, aussi, sauvera Ingrid Bettancourt, a annoncé qu’il était temps de réagir pour sauver la presse quotidienne française, en grand danger selon lui, menacée qu’elle était par la presse libre online : “Ce n’est pas sain que le journal soit gratuit (…) sur Internet il y a peut-être plus de lecteurs, mais pas plus de recettes.”
Le Monde est-il masochiste ?
Sans le savoir, Nicolas évoquait donc le problème lancinant et douloureux de la gratuité sur le Ouaibe. Question : le gratuit online met-il vraiment en danger ses équivalents traditionnels ? (et je ne parle pas ici que de la presse papier, mais pourquoi pas également de tous les acteurs qui sont concernés par la gratuité induite par la révolution des nouvelles technologies : producteurs de musiques au premier chef, producteurs d’images, de contenus numériques, toutes les pauvres sociétés en concurrence avec Google qui utiliser très brutalement l’arme de la gratuité pour coucher à terre tous ces adversaires en moins de temps qu’il n’en faut pour lancer une requête).
Evidemment, l’affirmation de Nicolas Sarkozy peut prêter à sourire quand on connaît les difficultés du Monde qui serait le premier à souffrir de la concurrence qu’il aurait créé lui même en délivrant (presque) gratuitement ses contenus via le web. Le Monde ne se tirerait-il pas lui même une balle dans le pied ? Ce qu’il faut savoir, c’est que lemonde.fr est probalement rentable tandis que Le Monde papier ne l’est certainement plus, d’où le plan social exceptionnel auquel il est confronté actuellement. Et on peut imaginer qu’il est certainement gênant de voir, pour les vieux journalistes du Monde qui font tous le boulot, que ce sont les jeunes zazous du web qui tirent tous les fruits de leur boulot, sans pouvoir les payer en retour. Car le bât est bien là. Lemonde.fr ne pourrait continuer à survivre sans la formidable qualité journalistique de gens qu’en réalité il ne peut pas se payer.
Nuançons toutefois, car si, comme moi, vous êtes lecteurs du Monde.fr, vous savez que les contenus délivrés gratuitement ne le sont que pour une période assez courte et redevienne payant assez rapidement en ne devenant lisible et visible que contre paiement.
Les avantages de la gratuité
Incontestablement, Le Monde ne peut pas, au contraire du Canard Enchaîné (va-t-il bien, lui ?), ne pas être présent sur le Ouaibe et il utilise son pendant électronique pour plusieurs raisons qu’on peut assez simplement imaginer :
- attirer de nouveaux lecteurs
- profiter de son trafic pour le rentabiliser (par de la pub)
- vendre des nouveaux services
- améliorer son offre par des contenus multimédias
- créer une communauté (qui engendre d’ailleurs la question de l’utilité d’une communauté pour une société de droit privé dont ce n’est pas l’activité principale)
La concurrence est partout
Mais Nicolas Sarkozy évoquait peut être une autre presse en ligne gratuite. Rue89.com, fondé par des anciens journalistes de Libération, et Agoravox sont deux exemples de néo-journalisme citoyens typiques du web dont les contenus ne sont pas, en grande partie, créés par des journalistes, mais par des amateurs, des lecteurs, comme vous et moi, qui, inconsciemment viendraient briser le métier de journaliste. En publiant gratuitement des articles, ces internautes ne viennent-ils pas, justement, tuer la presse ? Devant le succès de ces deux plateformes d’informations, on peut légitimement se poser la question.
Mais ce n’est pas tout. La campagne présidentielle française de 2007 nous l’a bien montré. La concurrence du gratuit est partout : à travers les blogs et aussi à travers les plateformes de mutualisation de contenus comme Youtube et Dailymotion. Ce sont ces dernières qui,à plusieurs reprises, ont dévoilés les gaffes et les “couacs” (comme aiment dire les journalistes) des candidats avant que la presse traditionnelle n’ait eu même le temps de réagir.
Pire encore, le gratuit ne vient pas que du online et il n’y a qu’à prendre le métro le matin à Paris pour le comprendre en se retrouvant les mains pleines de quotidiens gratuits dont le seul prix est celui de la publicité qu’il vous faudra ingurgiter au milieu d’articles dont la qualité n’a fait que s’améliorer depuis le lancement de ces formules.
Le numérique bouleverse des modèles économiques bien installés
Vous l’avez bien compris, le monde merveilleux de la gratuité induit par l’économie numérique ne fait pas que des heureux et bouleverse, dans de nombreux secteurs, des modèles économiques qui paraissaient pourtant bien installés :
- la vente par correspondance
- les marchands de musique
- les fournisseurs de contenus mutimédias (éditeurs de logiciels, producteurs de fiction télévisés, chaînes de télé)
- agences de voyages
- commerce de proximité (eh oui ! j’essaierai d’ailleurs d’en parler prochainement)
La presse est touchée, mais aussi la VPC, la musique, la vidéo…
La presse ayant été touchée un peu plus tard que d’autres secteurs, il est normal que Nicolas Sarkozy ne l’évoque qu’aujourd’hui. Un domaine comme celui de la musique a soulevé des débats passionnés et parfois déraisonnés et on a successivement entendu parler de la mort des petits producteurs, des grands producteurs, des groupes, des musiciens et même de la musique elle même (ben tiens !).
C’est pourtant ce secteur qui devrait inspirer les autres car il a vu naître de nouveaux modèles, originaux, qui, si ils ne sont pas pérennes, montrent qu’il existe bien des voies de sorties pour les acteurs traditionnels emportés dans le tsunami du numérique.
- iTunes, non seulement, a été un succès commercial, mais a, en plus, révolutionné les modes de distribution et d’écoute de la musique
- Deezer propose depuis peu également un modèle qui pourrait venir répondre aux nouveaux comportements des auditeurs de musique (peer-to-peer, copies illégales, etc.)
Une réponse possible : s’adapter et vite !
Ces 2 exemples montrent une chose : le besoin immédiat et impérieux de s’adapter (sous peine de disparaitre effectivement, comme ce fut le cas pour Kodak, qui n’a jamais sur trouver la parade à la disparation de la pellicule argentique). La seule nouveauté dans ce constat, c’est la vitesse avec laquelle il faut le faire. Le web impose un rythme d’innovation et une concurrence à la vitesse de la lumière où les changements, voire les révolutions, se produisent plus vite qu’il ne l’a jamais été.
Certes, il faut aider la presse (et d’autres). Espérons seulement que ce ne soit pas en la perfusant à coup de subventions ou par l’imposition de règles de concurrence conservatrices, mais plutôt en encourageant l’innovation et l’évolution.
Quelques liens pour mieux comprendre
A lire et à écouter sur le Ouaibe
- L’article de Neteco qui m’a inspiré ce billet : Nicolas Sarkozy fustige la presse en ligne gratuite
- L’interview du Président sur RTL
A lire dans un livre pour enrichir la réflexion : Gratuit ! Du déploiement de l’économie numérique, d’Olivier Bomsel, un bouquin passionnant sur les mécanismes de l’économie numérique et la gratuité
Les sites évoqués dans cet article
- La presse en ligne gratuite pour le peuple par le peuple : Rue89 et Agoravox
- Les nouveaux ténors de la distribution de musique en ligne : iTunes et Deezer
- Les plateformes de partage de vidéos : Youtube et Dailymotion

















Salut Capitaine,
Toi qui est en contact avec les plus grands de ce monde, peux-tu rappeler à Nicolas 1er que Carla est en écoute gratuite sur lastfm ?
http://www.lastfm.fr/music/Carla...
Héhéhééééé, a mon avis c’est toute industrie produisant de l’immatériel (information, connaissance, audio/vidéo…) qui se pose la grande question : mais quel modèle économique faut il mettre en place ? (et quelles protections ?).
Et c’est pas demain que la réponse va être trouvée si tu veux mon avis, nicolas ou pas nicolas.
Au passage, l’express a fait appel a Fred Cavazza pour la refonte de son site : http://www.fredcavazza.net/2008/...
Encore une intervention ratée du chef de l’état dans un domaine qu’il ne maitrise pas vraiment.
On dirait le porte parole d’un groupe de presse….
Si il pouvait seulement s’interesser aux choses qu’il maitrise, ça serait déja pas mal.
Bonne argumentation Mr Captain mais c’était un peu facile vu la perche tendue.
Pour rappel, les deux médias principaux en france sont gratuit : la télé et la radio.
La gratuité n’est donc pas le probleme, le probleme, c’est le modèle economique
@OlivierM : petit bémol pour la télé, puisqu’il y a la redevance. Et n’oublions pas la radio publique qui est rétribuée via nos impôts.
Salut, Kapitan !
bravo pour ton analyse, c’est trsè intéressant, analytique et bien dosé… en complément oné coutera l’nterview du sieur Bomseil à propos de l’économlie du gratuit sur Econotique:http://www.econotique.com/Un-mon...
Il serait bien inspiré de l’envoyer à Sarko, Pascal Nègre, et autre dinosaures numériques
@ scott
Porte parole d’un groupe de presse… ou peut être deux. Les amis de toujours, Bolloré et Lagardère… Encore que Bolloré est sur le gratuit.
J’ai participé en tant qu’expert du canal web dernièrement à un séminaire sur la presse spécialisée qui avait pour thème : le passage du papier au web.
Il y avait le responsable des abonnements du Monde qui était là, et avec 7 millions de revenus publicitaires, le site internet est rentable à hauteur de 2 millions. Le modèle a été d’attendre pour construire l’audience, et avec 2 ans de retard sur le business plan initial, ils ont atteint l’équilibre et aujourd’hui ça explose. 1% des visiteurs paient du contenu premium, ce qui est très proche du taux de conversion de l’e-commerce…
Tout ça pour dire, que monsieur Sarkozy aurait dû se taire, car son intervention parait des plus douteuses. Soit il défend ses amis, mais je dirai que ces derniers finalement commencent à s’en sortir et à se réinventer, soit il défend sa personne…
Le gratuit sur le web, c’est une zone de non droit. Blog ou site d’actu avec une liberté d’expression, il est impossible de les baillonner. Payée par Google ou un annonceur, Sarko n’a pas infiltrer ce réseau d’influence et ne peut donc pas faire mettre les gens à la porte. Le président hyper médiatique réalise qu’à part racheter la technologie de filtrage de l’état chinois (attention modèle SaaS, avec mode d’emploi uniquement en mandarin), il va devoir trouver un moyen politique, voire juridique de faire le ménage pour assurer que son image cesse d’être écorné.
Naturellement, je ne crois pas à mes hypothèses précédentes. Enfin, je ne veux pas y croire. Je pense juste que des lobbies, ou des conseillers ont su attirer l’attention du président sur un problème qui n’en est pas un.
Alors monsieur Sarkozy, s’il vous plaît, ne touchez pas aux business models, ne touchez pas au web. Si vous voulez nous aider, mettez en place des facilités pour que les start ups puissent embaucher plus facilement (proposition de Bayrou, première embauche sans charge) afin que la sauce prenne et que les charges sociales arrêtent de tuer les petites structures (il y a aussi les paiements à 6 mois des administrations qui seraient intérerssants de réduire…)
Mais en ce qui concerne les aspects stratégiques ou techniques, nous nous débrouillons très bien. Merci
@Raphael : je suis extrêmement content de voir que nous sommes carrément sur la même longueur d’onde. Attention, toutefois, je ne pense pas non plus que l’Internet doive rester une zone de non droit. Une véritable adaptation de la législation doit avoir lieu, mais pour une fois, peut-être en y mettant une touche de pensée libérale, non pas dans le sens économique du terme, mais dans son sens politique… Ok pour la liberté d’expression à tout crin, mais attention aux dérapages. L’idée, souvent admise, que tout le monde peut être un expert (pour des domaines journalistiques, par exemple) ne me paraît pas vraie et il faudra que les bloggueurs adoptent un jour une vraie charte déontologique qui ne leur permettent pas d’affirmer n’importe quoi sans citer de sources… (je dis ça pour moi, en premier) et donc respectent un minimum de règles d’expression pour leur bien et pour celui de leurs lecteurs.
@ Capitaine Commerce
Je vois que nous avons une définition proche de la politique et de son rôle.
On confond aujourd’hui la politique et la Politique. Nicolas Sarkozy fait plus de politique que de la Politique. Coup tordu, alliance, démagogie… Alors que la Politique c’est du concept, une vision, des valeurs, et une défense d’un point de vue par des arguments, d’où des débats et des consensus, sans qu’il y ait de l’intimidation ou des intérêts cachés.
Concernant la libre parole, je la considère du point de vue du ton et de l’opinion, pas du tout sur la législation. Le droit de citation doit être maintenu et de même toute la législation sur le droit des personnes, la calomnie… L’adaptation se fera dans la continuité des principes des textes actuels, tout en ajoutant la dimension interactive et sans frontière physique du canal.
L’histoire du business model n’est pas une histoire spécifique à la presse… Je vous rappelle la défense préhistorique de l’industrie de la musique par Christine Albanel. Là encore, l’industrie se régule et se réinvente, et il ne faut pas venir limiter les droits fondamentaux pour défendre quelques uns. Supprimer une connexion internet reste une démarche lourde de conséquence, et les dérapages avec l’opacité des administrations est potentiellement fort. Si la loi n’est pas appliquée, cela sera encore plus ridicule, alors autant y renoncer et prendre le temps de faire des études stratégiques sur l’impact culturel et économique des nouveaux modèles avant de venir mettre en place des textes sans avenir, qui se traduiront, je l’espère par une résistance citoyenne (si on pirate tous ensemble, va-t’on couper le backbone ?).
Plus sérieusement, j’aimerai que les débats intégrent des visions 360°, et là, à part les industries en déclin, j’ai pas trop l’impression qu’on a intégré la cause (les clients, les consommateurs) dans la boucle de réflexion.
@Raphael : faut qu’on déjeune ensemble. Je serai à Paris 3ème ou 4ème semaine de juin. Puis-je te proposer une date ?
@ Capitaine Commerce : avec plaisir, ça nous permettra de prolonger la conversation du début d’année (Forum emarketing) avec plein de nouveaux sujets…